Au revoir

Un texte de Jean Derome publié le 18 mar 2012

En ce moment, à Montréal, un accident a eu lieu sur le boulevard l’Acadie. Un homme a foncé à près de 130 km/h sur le côté conducteur d’un taxi. Il est une heure et quart. Les métros sont fermés, alors on a pris le taxi. La fille en arrière est morte sur le coup. L’homme qui l’accompagnait s’en est sorti avec quelques fractures. Mes oreilles cillent. Je vois flou. Rosabelle tremble. Spasmes traumatiques. Je lui dis que tout va bien aller. Il ne peut pas avoir deux accidents pareils dans la même nuit. Le chauffeur la surveille, de son rétroviseur. Il doit être habitué aux junkies. J’ai aucune idée si on approche de l’aéroport, mais je n’ose pas demander. Les lampadaires défilent à une vitesse folle. On est pressé, mais tuez-nous pas, s’il vous plaît, je prie à moi-même. Rosa ouvre sa fenêtre de quelques centimètres, elle n’a pas l’air de feeler. Ses yeux clos, les lèvres fissurées, le teint blafard… C’est comme si elle avait perdu tout espoir. Il fait froid… Je referme sa fenêtre, lui met mon veston sur elle tout en lui frottant les épaules légèrement. On passe devant des hangars. Ça ressemble à Mirabel; on ne doit pas être loin.

Tout mon corps est transpercé de fourmis, mes mains ne réagissent plus, ma tête est partout et nulle part à la fois. Je regarde mais ne vois rien. Que du rouge. C’est chaud. Il me manque une minute de ma vie pour comprendre où je suis, qu’est-ce qui vient de se produire. Je me rappelle ce que je devais lui dire, avant qu’elle monte à bord de l’avion pour Londres: je sais pas si t’étais au courant, mais au cégep, j’étais fou de toi, je te trouvais belle, mais j’osais pas te le dire parce que les punks, je les trouve belles, mais intimidantes, rough. Une chance que je t’ai jamais demandé de sortir avec moi, ou du moins… Je te l’ai jamais demandé, hein? Ouf! Non, mais, c’est parce que je repense à cette époque, pis j’me trouve pas mal gamin. Là? Ben, là, j’ai grandi. T’es toujours aussi belle, mais c’est pu pareil… Elle a du sang partout sur le visage. Elle dormait, je crois, j’espère. J’essaie de faire pression sur l’hémorragie, l’ambulance n’arrive pas, je ne vois rien, pas de lumière dans ce quartier paumé, les larmes bousillent ma vue. Des morceaux de vitres sous ma peau m’empêchent de bien bouger mes articulations. Je t’aimais tellement que je t’ai faite tuer dans ma cruelle ville, pour que jamais tu ne me quittes. Une chance que je ne t’aie jamais parlé d’amour, hein. T’aurais peut-être ri, ou pire, pleuré. Son beau rouge à lèvres coule sur son menton. Tu finiras pas en prison. Tu les as battus, les cochons, y t’auront pas. Non, laissez-moi seul avec elle, enlevez-la pas de mes pattes sales… Lâchez-moi… J’en veux pas de votre couverture.

On y est. L’aéroport ti-PET. Vas-t’en. Ne m’écris pas avant d’avoir visité les salles de spectacles où les Sex Pistols ont performé. Ne donne pas de nouvelles avant d’aller voir la tombe de Ian Curtis. Laisse-moi juste un sourire avant de partir. Dis-moi des histoires, que la fille dans le taxi est morte heureuse dans les bras de celle qui l’aimait et qui n’a jamais rien dit pour ne pas la perdre. Va remplir tes trous de bras avec des smoothies aux fraises. Ne t’en fais pas pour moi, j’attendrai que les métros ouvrent à nouveaux ses portes. Je reviendrai te chercher quand il y aura des tramways, quand l’éducation universitaire sera gratuite, quand t’auras de belles pommettes rosées. Profites-en pour écrire de ton côté. On lira tout ça, collés, quand on se retrouvera, à l’été, peut-être en automne.

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